Intelligence Economique en Algérie : interview M. Rochdi

Le docteur Mounir Rochdi, spécialiste en veille et intelligence économique est directeur général délégué à Cybion, organisme d’assistance en intelligence économique (IE), créé en 1995 en France. « Nous analysons des dizaines de milliers de sources formelles et informelles - sites, commentaires blogs, forums, réseaux sociaux- qui nous permettent d’appréhender précisément l’environnement de chaque entreprise qui veut une assistance dans le domaine de l’IE. Cybion a des clients dans une dizaine de Pays dans le monde dont l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. Mounir Rochdi a intervenu au 5e Assises de l’Intelligence économique et de la veille stratégique à Alger. Maghrebemergent l’a rencontré.



Quelle réalité concrète recouvre exactement la veille stratégique et l’intelligence économique ?
La veille stratégique fait partie de l’IE. Elle regroupe toutes les veilles telles que la veille technologique, concurrentielle, e-réputation, etc. L’IE est un processus plutôt offensif et bien organisé qui permet, tout en protégeant l’entreprise, de se développer dans un milieu économique rapide et surtout féroce. Les savoirs qui peuvent être acquis sont des atouts qui aident le manager à prendre les décisions convenables au bon moment. On peut dire que l’IE est une manière de mieux comprendre ses concurrents, son environnement et ses clients sans dissociation. Par ailleurs, cette pratique nous permet de pratiquer du lobbying et de l’influence tout en restant dans la légalité bien sûr. L’économie est un jeu dont les règles différent d’un pays à un autre, d’un gouvernement à un autre, tout simplement d’un enjeu à un autre. Enfin je dois vous dire que l’IE est une pierre angulaire dans la protection du patrimoine immatérielle de l’entreprise qui participe à sa compétitivité.

D’après votre expérience comme formateur en IE dans des instituts privés en Algérie, quelle est la place qu’occupe l’IE dans les entreprises algériennes ?
Tout d’abord, il faut signaler trois types d’entreprises algériennes. Il y a l’entreprise nationale, la grande entreprise et la petite PME/PMI. Une chose est sure, les entreprises nationales manquent de compétition. Elles ne sentent pas de risques particuliers et ne voient pas forcément l’urgence de se mettre à l’IE. Les managers des grandes entreprises privés sont, généralement, conscients de l’intérêt que peut leur procurer la mise en place d’un système d’IE à condition de leur expliquer les fondamentaux et de le faire étape par étape. Souvent, cet intérêt est dicté par les exigences du marché international dans lequel ils évoluent. Un marché de partenariat par exemple ! Quant aux petites PMI-PME, elles sont mises à l’arrière-plan. Ce n’est pas qu’elles ne s’intéressent pas à ce domaine, mais malheureusement il y a un manque drastique de sensibilisation et d’offres adéquates. Les managers de ces petites entreprises algériennes ignorent la répercussion de mettre en place la Veille Stratégique sur les activités de leurs entreprises et ne demandent qu’à être aider pour mieux évoluer.
Quelle est l’avantage que procure l’Intelligence économique à l’entreprise qui la déploie ?
On ne peut pas parler d’un avantage précis. Cela dépend des missions de l’entreprise, de ses activités, de son positionnement dans le tissu économique national ou international. Il serait facile de dire qu’elle va augmenter son chiffre d’affaire, qu’elle va recruter de nouveaux clients, qu’elle serait plus innovante ou encore qu’elle soit protégée contre tout acte économique malveillant. C’est tout cela en même temps. L’IE ne fonctionne pas en mode automatique, elle est intimement liée à la compétence humaine. Vous pouvez mettre en place la meilleure organisation en Intelligence Economique qui puisse exister avec les meilleurs outils, les meilleures sources et les moyens les plus importants mais si l’entreprise ne fait rien de l’information recueillie, c’est sa stratégie de veille qui tombe à l’eau. Je précise que l’intelligence économique ne pourra pas faire office de parachute. Elle relève du domaine de la prospective.

Plusieurs entreprises algériennes ont mis en place des cellules de veille. Selon vous, existent-ils réellement des outils de veille en Algérie ?
Selon mes connaissances, il y a absence d’organismes de développement d’outils destinés à la pratique de la veille. Les entreprises algériennes se dotent de plates-formes françaises en général. Le prix d’une solution de Veille varie entre 40 000 € et 80 000 €. Même s’il existe des petits logiciels monopostes qui sont à 100 euros, ils restent inadaptés aux grandes entreprises. Un logiciel adapté de qualité se vend à 30 000 €, voire plus ! Cela reste donc un investissement qui nécessite vraiment un déploiement de plusieurs acteurs et une volonté du manager à ce que cette activité réussisse.

L’IE relève d’une activité propre aux entreprises ou à l’Etat ?
L’IE relève des deux acteurs. L’Etat interviendrait dans une vision macro et l’entreprise dans une approche micro. Les moyens et les enjeux ne sont pas les mêmes. L’Etat et les entreprises peuvent cependant se croiser dans certains domaines d’interventions et appliquer une démarche d’IE commune. L’Etat oriente la politique de l’IE. N’oublions pas que les résultats des entreprises auront une influence sur l’Etat et les actions de ce dernier vont impacter les entreprises. Ils sont indissociables.

A l’heure actuelle, l’information est considérée comme une source d’innovation et de développement. D’ailleurs plusieurs intervenants dans les 5 èmes Assises de l’intelligence économique et de la Veille stratégique l’ont confirmé. Selon vous, la collecte d’informations est-elle réglementée ?
Tout dépend de ce que l’entreprise met dans ce mot « réglementé ». Si cela concerne leur utilisation, je rappelle que l’IE n’utilise que des sources d’informations ouvertes et légales. Leur réutilisation est régit sous le code de la propriété intellectuelle. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’une source est gratuite que l’on va se permettre de rediffuser son contenu en intégralité. Lorsque qu’une source est confidentielle, elle ne pourra pas être intégrée dans le système mis en place. Il faudra dans ce cas se tourner vers d’autres moyens : l’information terrain, le réseau de connaissance, etc.

Nous venons de vivre les 5emes Assises de l’intelligence économique et de la veille stratégique. Selon vous, quel est l’intérêt pour l’Algérie d’organiser ce genre de rencontre ?
Grace à ce type de manifestations, VIP Groupe permet d’apporter des pistes de réflexion et surtout des éléments de réponse sur des questions que se posent les entreprises et les organismes publiques. Les 5emes Assises de l’intelligence économique et de la veille stratégique permettent ainsi de vulgariser cette notion d’IE et de mettre des procédures, des outils, des schémas, des connaissances et une organisation derrière ce terme. Elles ont permis aussi de regrouper en deux jours plusieurs experts et plusieurs thématiques couvrant ainsi un large spectre. Cette action est d’autant plus renforcée car nous en sommes aux 5 èmes éditions. L’Intelligence Economique doit venir aussi de la société civile mais pas uniquement l’Etat ou les entreprises. Nous sommes tout à fait dans ce schéma et il faut encourager ce type d’initiative privée.

propos recueillis par Brahim Baâhmed pour Maghrebemergent